Incendie à Saint-Amable
Un après-midi de printemps du mois de mai 1990, une immense masse de fumée noire s’échappe dans le ciel au-dessus de la petite municipalité de Saint-Amable, en Montérégie, dans la région du Richelieu. Le plus important dépôt de pneus hors d’usage au Québec (environ 4 millions de pneus) s’enflamme et dégénère rapidement en un gigantesque incendie. Une vision d’apocalypse attend les premiers intervenants. Le pompier Fernand Gemme, combattant de la première heure, nous raconte les incidents entourant cet événement spectaculaire.
Si l’enfer ressemble à quelque chose, ce quelque chose devait s’appeler St-Amable ce 16 mai 1990. Il aura fallu un nombre impressionnant de pompiers et d’opérateurs équipés d’un arsenal d’équipement lourd (pelles mécaniques, béliers mécaniques, niveleuses) pour finalement, après 72 heures, maîtriser l’incendie en l’étouffant avec du sable. Étant donné l’ampleur du brasier, les pompiers des municipalités environnantes (Boucherville, Varennes, St-Bruno, Longueuil ) sont venues à la rescousse des sapeurs de St-Amable.
Fernand Gemme raconte : au début, c’était la confusion totale, la coordination des opérations étant tout simplement inexistante. Les policiers de la Sûreté du Québec de différentes M.R.C de la région et les Forces armées canadiennes, accourus sur les lieux, ont pris le contrôle des opérations et ont mis peu de temps à installer un périmètre de sécurité. Étant donné que les pompiers volontaires n’avaient pas de pièces d’identification, il était difficile d’entrer dans le périmètre érigé. Monsieur Gemme a pu prouver, grâce à son casque de pompier qu’il trimbalait dans sa voiture, qu’il était bel et bien un pompier volontaire et qu’il devait se rendre sur les lieux du sinistre.
Devant ce monstre naissant, les sapeurs ont utilisé toute l’eau disponible pour combattre l’élément destructeur. Le réseau d’aqueducs s’est rapidement vidé, car tous les habitants, appréhendant le désastre, ont rempli leur baignoire. Les pompiers ont alors branché des pompes aspirantes dans les cours d’eau et fossés avoisinants dans le but de soutirer le maximum d’eau. Au plus fort de l’incendie, la température a atteint un tel degré de chaleur que l’eau projetée sur l’amas de pneus se changeait en vapeur avant d’atteindre son but. La mousse s’est avéré le seul élément efficace pour étouffer les flammes mais les pompiers n’en disposaient que d’une faible quantité, nettement insuffisante dans les circonstances.
Les opérateurs de machinerie lourde sont entrés en action et se sont efforcés de séparer l’amas de pneus en des îlots isolés. Les opérateurs de machinerie lourde, suivant les directives du directeur des opérations, ont érigé des ponts de sable autour des îlots de pneus. Ces opérateurs ont fait preuve d’un courage et d’une ténacité à toute épreuve, en faisant face à l’élément destructeur malgré la chaleur et les dangers évidents. On a craint, à un moment donné, que les vapeurs de l’incendie atteignent le village mais le vent s’est mis à souffler en direction opposée. En étouffant le brasier avec du sable, on a finalement pu éteindre le feu. On a observé des retombées de poussière jusqu’à l’aéroport de Mirabel. Les autorités ont songé un moment à faire évacuer tout le secteur mais la direction du vent a fait en sorte que, mis à part quelques familles évacuées par prévention, tout le monde est resté sur place, y compris le propriétaire qui demeurait sur les lieux du sinistre. Grâce au vent et à une combinaison de différents facteurs, personne n’a été incommodé par la fumée ni par l’odeur de caoutchouc brûlé. On estime que la densité de fumée était équivalente à une journée de smog au dessus de la ville de Montréal, en pleine canicule.
La chaleur et la radiation dégagées par le feu étaient insupportables mais aucun pompier n’a été blessé et aucune séquelle à long terme n’a été détectée, suite à des examens médicaux très poussés.
Les autorités ignorent toujours les causes de l’incendie mais, selon un témoin oculaire, un camion aurait été stationné près du dépôt de pneus avant que le feu n’éclate. L’enquête n’a pu déterminer avec certitude un lien de cause à effet dans ce témoignage.
Racontars ? Potins ? Légende urbaine ? Vengeances ?Mais comment en est-t-on arrivé à un désastre d’une telle ampleur ?
La petite histoire de ce dépôt de pneus est en fait une histoire d’horreur, meublée de négligences et d’insouciance, qui aurait pu être évitée. Un autre incendie avait éclaté en 1986 sans causer trop de dommages, mais sans non plus inciter les autorités à augmenter le degré de sécurité sur le site.
.
Le propriétaire du site accumulait les vieux pneus pour les revendre à une importante compagnie qui les rachetait et s’en servait comme matériaux à combustible. Le chemin public appartenait au gouvernement et un an avant le drame, les pneus étaient entassés jusqu’au bord de la route, contrevenant aux règlements en vigueur. Une affiche indiquait même Déchets à contourner. Le propriétaire récupérait tous les pneus usés disponibles, les entassait et les empilait en des tas de plus de quarante pieds de hauteur, soit la hauteur d’un édifice de 4 étages et couvrant une surface équivalente à 10 terrains de football. Or, la compagnie qui s’approvisionnait à St-Amable a cessé ses opérations, laissant le propriétaire du site avec un inventaire de plus ou moins 4 millions de pneus usés.Le service d’incendie de St-Amable avait obligé la municipalité à installer une borne d’incendie en face du site et tenait ses pratiques sur les lieux même. Malgré tout, on s’est rapidement rendu compte que la lutte était inégale, les ressources techniques et humaines disponibles ne faisant pas le poids devant l’ampleur du sinistre. L’utilisation d’avions-citernes était impossible, la visibilité étant nulle et le tourbillon causé par la chaleur risquant de déstabiliser les appareils. Des conduits ont été installés pour récupérer le liquide huileux découlant de pneus en flamme. Selon les experts, cette huile était assez pure pour être traitée dans des raffineries. Les champs contaminés ont dû être labourés et la terre souillée a été transportée dans un site de décontamination. La nappe phréatique et les eaux environnantes ont été contaminées. Cependant, une couche d’argile située à 20 mètres sous le site a limité les dégâts. Outre le gigantisme et les craintes causées par le brasier, les effets néfastes et longs termes sur les terres agricoles et sur l’environnement sont moins graves que prévu.
Par contre, on n’a pas craint d’explosion, les risques étaient à peu près nuls. L’incendie de BPC à St-Basile-le-Grand s’est avéré plus toxique que celui du dépôt de pneus de St-Amable, mais les dommages environnementaux tout aussi imposants.
Aucune poursuite n’a été intentée contre le propriétaire ni contre les autorités en cause étant donné le manque de preuves de négligence ou de la commission d’un acte criminel.
Les autorités ont retenu des leçons de cette catastrophe. Les équipements, les matériaux et les techniques de lutte contre les incendies de pneus ont été améliorés pour faire face à toutes situations. Tous les services d’incendie se sont dotés de mousse absorbante en quantité suffisante. Les dépôts de pneus sont maintenant mieux contrôlés et la disposition des lieux étalée sur une plus grande surface, en îlots distincts.
St-Amable s’est débarrassé de son site de récupération de pneus usés. Par contre, il en existe d’autres au Québec qui soulèvent des interrogations. Espérons que l’on n’aura pas à revivre d’autres expériences du même genre.Les dégâts auront coûté 12 millions de dollars pour la décontamination et la restauration du site. Les travaux de décontamination et de restauration se sont terminés en 1992 et deux premières maisons y sont construites en 1998, suivies d’une troisième plus tard. En 1996, le site est reclassé terrain décontaminé et retrouve sa vocation agricole.
![]() |
![]() |
![]() |